Sorties édifiantes

Cent années de plomb au Démocrate de l’Aisne (2006)

A l’ombre du palais de justice de Vervins, sous-préfecture de l’Aisne, niché dans la verdure, un petit atelier avec, au-dessus de la porte, un panneau en lettres rouges : Le Démocrate de l’Aisne.
A l’intérieur de cet espace tout en longueur, flotte l’odeur d’une encre d’un tirage à peine terminé. L’entassement des meubles de casses et des machines, qui relève plus de la boutique de brocanteur que de l’atelier aseptisé et froid des grandes imprimeries informatisées, surprend. Peu à peu, l’oeil fait le tour du local, détaillant le matériel. Une grande table, le marbre, sur laquelle reposent une des formes qui ont servi, la veille, à imprimer l’hebdomadaire, une ou deux casses remplies de lettres de plomb. Derrière, une machine à imprimer à retiration (machine qui permet d’imprimer à plat les deux côtés d’une feuille en une seule opération). Un peu plus loin à gauche, une rotative«Buhler» 1927. La rotative avec sa bobine de papier de 320 kg dont le ruban grisâtre ne demande qu’à filer entre rouleaux et formes de plomb grassement encrées pour recracher, plié en douze, un journal grand format de quatre pages, bon pour le centre de tri postal une fois revêtu de sa bande d’envoi.

A gauche, empilées les unes sur les autres, des dizaines de casses et de lignes de plomb. Sur le mur du fond, seules taches de couleur dans cet univers sombre, de grandes affiches sans illustration égrainant en capitales quelques-uns des événements locaux de ces dernières décennies : bals, comices agricoles, quinzaines commerciales…

Comme tous les jeudis après-midi, si aucun ennui mécanique ne retarde la course de la bande de papier, les deux ouvriers du Démocrate, organe démocratique et d’informations départementales, Dominique et Serge ont imprimé en moins d’une heure, les 1 200 exemplaires de cet hebdomadaire créé en février 1906 par Pascal Ceccaldi, un ancien sous-préfet, venu de Corse et resté dans la circonscription comme député. C’était l’ultime étape dans la fabrication d’un journal qui a commencé le lundi matin. Un peu journalistes, les deux hommes, vêtus de la blouse de grosse toile bleue des gens du Livre, ont repris les communiqués de la mairie, de la sous-préfecture, du conseil général, etc., avant de passer à la composition des articles en corps 9 sur la linotype achetée en 1936.

Sur cette machine, seule concession à la modernité, le thermomètre permettant de mesurer le degré de fusion du plomb.Dans le cliquetis des matrices libérées sous la pression des touches du clavier, elle a accumulé les lignes de plomb d’une longueur équivalente à celle d’une colonne du journal. De l’autre côté de la porte d’entrée, la deuxième linotype est muette. Miraculée, elle a été récupérée, il y a quelques années, à L’Union de Reims, le grand journal de la région. Elle ne fonctionne plus et les titres de chaque article sont encore composés à la main. A ce rythme, il faut une journée aux deux hommes pour composer et monter une page dans une forme aux colonnes immobilisées, «coincées» par des cales en bois.
Gestes d’autrefois pour une véritable course contre la montre : respecter l’heure du bouclage. Jusqu’au jeudi 15 heures arrivent par fax les articles rédigés par les correspondants des cantons voisins ou fournis par une agence de presse qui alimentent les rubriques locale, nationale, internationale, agricole…

Au dernier moment, il faut corriger le billet de la semaine écrit par un journaliste retraité, Jacques Piraux, refaire un filet, reprendre chez un confrère un fait divers dont les lecteurs ne pardonneraient pas l’absence dans les colonnes de «leur» journal…


Sans photo, sans couleur, sans les libertés qu’offrent les technologies actuelles, avec des lettres aux boucles bouchées d’encre, Le Démocrate a gardé un air très IIIe République. Tandis qu’un peu partout, le plomb cédait devant l’offset et le numérique, Le Démocrate est resté fidèle à lui-même au prix de quelques tempêtes. La publicité a déserté ses colonnes au fur et à mesure que les commerces locaux disparaissaient au profit des zones commerciales, ne lui laissant comme seule ressource que les annonces légales. En dépôt de bilan en 1988, il a été sauvé par une souscription d’actions. De nouveau menacé en 2000, il est maintenant géré par une association de type loi 1901, «Les Amis du Démocrate» présidée par Alain Brunet. Pourtant Pascal Ceccaldi imaginait-il que, cent ans après sa fondation, la notoriété de son journal dépasserait les frontières de la Thiérache ? Malgré son tirage modeste, Le Démocrate est en effet attendu chaque semaine jusqu’en Australie par un lecteur originaire de La Flamengrie.


A la linotype, derrière le marbre ou aux commandes de la rotative depuis l’âge de 16 ans, Dominique et Serge songent parfois à l’heure de la retraite avec les incertitudes que cela laisse peser sur l’hebdomadaire... Mais un autre danger, plus immédiat, le guette : le manque de matériel de rechange. Trouver du plomb pour la linotype prend l’allure d’une chasse au trésor. A chaque panne, trouver une pièce de rechange relève du parcours du combattant. Une résistance qui grille sur la linotype, c’est la composition qui est compromise. Un arbre de transmission qui casse sur la rotative, c’est un tirage qu’il faut effectuer en catastrophe dans une autre imprimerie. Pourtant, on aimerait tant que les «années de plomb» durent au Démocrate de l’Aisne.

Jean-Paul Visse

Pour en savoir plus :

- Geoffroy Deffrennes : "Jacques Piraux, le dernier soldat du plomb". Le Monde du 31 juillet 2006
- Dominique Buffier : "Le Démocrate, l'actualité hebdomadaire au plomb." Le Monde du 25 juillet 2001

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